L’oeil de l’expert : le Green IT avec Laurent BEAUREPAIRE

Le numérique occupe aujourd’hui une place centrale dans nos organisations. Pourtant, derrière chaque équipement, chaque application, chaque stockage de données ou encore chaque utilisation de l’intelligence artificielle, se cachent des impacts souvent sous-estimés.

Pour y voir plus clair, nous avons échangé avec Laurent BEAUREPAIRE, Founding Partner et expert en Transformation Digitale et Green IT chez UFO², sur les enjeux du numérique responsable, plus communément appelé Green IT.

Dans cette interview, il nous partage son regard sur les idées reçues les plus répandues, les bonnes pratiques à adopter et les leviers dont disposent les entreprises pour concilier performance et responsabilité environnementale.

1. Quelle est selon toi l’idée reçue la plus répandue sur le numérique responsable ?

Laurent Beaurepaire (L.B) – Je dirais qu’une des idées reçues les plus répandues consiste à croire qu’un data center annoncé comme « zéro émission » ou « neutre en carbone » permettrait de rendre automatiquement « neutres » tous les usages numériques qui en découlent. En réalité, le sujet est plus complexe.

L’impact du numérique ne se limite pas aux émissions de gaz à effet de serre.

Il existe de nombreux autres impacts qui sont parfois moins visibles : l’extraction des matières premières nécessaires à la fabrication des équipements, l’utilisation de ressources rares pour produire les microprocesseurs, la consommation d’eau nécessaire au refroidissement des infrastructures ou encore l’impact global de la chaîne de production.

Un data center peut limiter son empreinte carbone, mais cela ne signifie pas que l’ensemble des usages numériques deviennent sans impact. Le numérique responsable invite justement à regarder l’ensemble du cycle de vie et non un seul indicateur.

2. Pourquoi les entreprises ont-elles intérêt à intégrer le numérique responsable dans leur stratégie aujourd’hui ?

L.B - Pour plusieurs raisons. La première est liée à notre modèle de société et à notre manière d’utiliser le numérique de façon durable dans le temps. Le numérique responsable ne consiste pas à arrêter d’innover ou à renoncer aux outils numériques. L’objectif est de continuer à exploiter les technologies de manière performante tout en maîtrisant au mieux leurs impacts.

Aujourd’hui, le numérique repose majoritairement sur des ressources qui ne sont pas renouvelables. Les microprocesseurs, par exemple, nécessitent des matières premières dont les quantités ne sont pas infinies. Nous vivons sur une planète aux ressources limitées, et la question est donc de savoir comment les utiliser de manière suffisamment responsable pour qu’elles puissent continuer à bénéficier aux générations futures.

Il y a également un enjeu de sensibilisation. Adopter une démarche de numérique responsable permet d’aider les collaborateurs à mieux comprendre l’impact réel de leurs usages numériques, qu’il s’agisse de l’utilisation de l’intelligence artificielle ou plus largement de leur consommation quotidienne des outils numériques.

Le deuxième intérêt concerne la qualité de vie au travail et la dimension sociétale de l’entreprise. Le Green IT ne se limite pas à des considérations techniques ou environnementales. Il encourage également des pratiques qui favorisent le bien-être des collaborateurs, comme la valorisation des initiatives individuelles ou encore la réflexion autour du droit à la déconnexion.

Le numérique responsable est aussi une manière de reconnaître et d’encourager les comportements vertueux déjà présents dans l’organisation.

Enfin, il existe un troisième levier, souvent sous-estimé, l’aspect économique. Une entreprise qui adopte des pratiques numériques plus responsables améliore généralement son efficacité globale. Elle optimise ses ressources, maîtrise davantage ses consommations et peut réaliser des économies parfois significatives.

On présente souvent le numérique responsable sous l’angle environnemental ou sociétal, mais il a également un grand bénéfice économique. En améliorant sa performance économique, l’entreprise renforce également sa capacité à investir, à innover et à créer de la valeur durablement.

C’est pourquoi je considère que le numérique responsable n’est pas une contrainte. C’est un véritable levier de performance, à la fois économique, humaine et environnementale.

3. Selon toi, quels changements simples pourraient avoir le plus d’impact dans les entreprises ?

L.B – Le premier levier n’est souvent pas une évidence pour la majorité des organisations que nous accompagnons chez UFO², mais il le devient à partir du moment où on en parle : rendre visible les bonnes pratiques déjà existantes, et les initiatives prises par les collaborateurs.

Dans beaucoup d’entreprises, certains collaborateurs adoptent déjà spontanément des comportements plus responsables. Ils prolongent la durée de vie de leurs équipements, limitent certains usages inutiles ou réfléchissent à l’impact de leurs actions. Le problème est que ces initiatives restent souvent isolées et peu visibles.

Pourtant, dès lors qu’on commence à les identifier et à les mettre en lumière, on découvre une véritable intelligence collective qui permet d’initier une dynamique.
Cette notion d’intelligence collective est très présente chez UFO², elle fait partie de notre ADN, et nous sommes particulièrement attentifs à ces initiatives de terrain parce qu’elles révèlent souvent des opportunités importantes de performance et d’optimisation non perçue par l’organisation.

L’enjeu consiste donc autant à accompagner le changement qu’à déployer de nouvelles politiques et pratiques.

4. Quelle pratique numérique du quotidien te semble aujourd’hui la plus sous-estimée en matière d’impact environnemental ?

L.B – L’usage de l’intelligence artificielle, très clairement.

Aujourd’hui, beaucoup d’utilisateurs ne se rendent pas compte que derrière chaque requête adressée à une IA, surtout les LLM (grands modèles de langage), se cache un coût environnemental qui est loin d’être négligeable. Chaque interaction mobilise des infrastructures de calcul importantes, avec une consommation d’énergie et de ressources qui reste encore largement méconnue du grand public et varie en fonction des modèles utilisés.

Ce qui est particulièrement intéressant à considérer en termes de numérique responsable, c’est que de nombreuses recherches effectuées via des outils d’IA pourraient, dans de nombreux cas, être réalisées à l’aide d’un moteur de recherche traditionnel. Pourtant, les LLM nécessitent davantage de ressources de calcul et impliquent, par conséquent, une consommation d’énergie et d’eau plus importante.

L’idée n’est évidemment pas de remettre en cause l’intérêt de l’IA, mais de réfléchir au sujet devenu central du cadrage et de la gouvernance de l’IA. Les entreprises doivent être capables d’accompagner ces nouveaux usages pour s’assurer qu’ils soient pertinents, maîtrisés et cohérents avec leurs objectifs.

Sur cet aspect, nous ne sommes pas encore au niveau de maturité que les enjeux environnementaux exigent.

Laurent Beaurepaire échange autour du numérique responsable sur la place Luxembourgeoise

5. « Acheter du matériel plus récent est toujours plus écologique que conserver ses équipements existants. » Vrai ou faux ?

L.B – Faux.  

Il est généralement plus vertueux de conserver son matériel le plus longtemps possible et de le réparer lorsque cela est nécessaire.

Cela ne signifie pas pour autant qu’il faut conserver indéfiniment des équipements devenus obsolètes ou inadaptés aux besoins de l’entreprise. Mais lorsqu’un renouvellement est nécessaire, la question est surtout de savoir ce que devient l’équipement remplacé. Plutôt que de le jeter, il est souvent possible de lui donner une seconde vie et de le redistribuer par exemple à des associations, des écoles ou d’autres entreprises qui pourront continuer à l’utiliser. Ou même de le redistribuer à ses collaborateurs internes pour un usage personnel comme font certains de nos clients, pour lui offrir une seconde vie.

Un autre levier particulièrement intéressant est celui de la réparabilité. Aujourd’hui, de nouveaux équipements sont conçus de manière plus modulaire, ce qui permet de remplacer uniquement un composant défaillant plutôt que l’appareil dans son ensemble. Nous en avons d’ailleurs fait l’expérience chez UFO². Cela paraît évident, mais ce n’est pas encore la norme dans l’industrie.

Le principal frein à l’expansion de ce modèle reste aujourd’hui logistique. Pour de nombreuses DSI, le temps nécessaire pour commander une pièce, la recevoir et la remplacer peut représenter plusieurs jours, voire plusieurs semaines d’attente dans certains cas. Pendant ce temps, le collaborateur doit pouvoir continuer à travailler, ce qui pousse souvent les organisations à privilégier le remplacement complet du matériel, par facilité de gestion du parc.

Cependant, à mesure que les filières de réparation et de distribution se structurent, ces pratiques deviennent de plus en plus accessibles. Et à long terme, conserver, réparer et réemployer les équipements reste l’approche la plus cohérente d’un point de vue environnemental comme sociétal.

6. « Numérique responsable et performance économique sont incompatibles. » Vrai ou faux ?

L.B – Faux. 

Au contraire, comme je l’ai dit auparavant, l’un des principaux intérêts du numérique responsable est précisément d’améliorer la performance de l’entreprise.

Lorsqu’une organisation optimise ses usages numériques, réduit les consommations inutiles ou adopte des pratiques plus efficientes, elle réalise des économies qui peuvent ensuite être réinvesties dans d’autres projets créateurs de valeur. C’est pourquoi je considère que le Green IT constitue un véritable levier de performance économique.

Bien sûr, il faut rester pragmatique. Certaines décisions peuvent parfois sembler moins efficaces à court terme. Reprendre l’exemple du matériel réparable est intéressant : si le remplacement d’une pièce immobilise un collaborateur pendant plusieurs semaines, l’entreprise doit trouver un équilibre entre son objectif environnemental et ses impératifs opérationnels.

Le numérique responsable ne doit pas être abordé de façon dogmatique. L’objectif n’est pas d’éliminer tout impact, ce qui est impossible, mais de faire des choix plus éclairés et plus pertinents.

L’exemple de l’intelligence artificielle est révélateur. Oui, l’IA consomme des ressources et possède un impact environnemental. Mais elle constitue également un levier majeur de compétitivité pour les entreprises. La vraie question n’est donc pas de savoir s’il faut l’utiliser ou non, mais comment l’utiliser intelligemment pour maximiser sa valeur tout en limitant son impact.

Cette logique s’applique à l’ensemble du système numérique. 

Au fond, le numérique responsable dépasse largement la seule question environnementale à laquelle on le réduit souvent. C’est aussi une réflexion sur la manière dont nous utilisons nos ressources, sur le bien-être des collaborateurs, sur la capacité des organisations à rester compétitives et, plus largement, sur la façon dont nous souhaitons construire un modèle durable pour les années à venir.

Pour cette raison, je ne vois pas le numérique responsable comme une contrainte, mais comme une opportunité d’améliorer simultanément la performance économique, l’impact environnemental et la qualité de vie au travail.

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